PATRIMOINE EN DANGER : LE SITE DU MANOIR DE LA CHAPELLE (XVIe s.) NE SURVIVRAIT PAS AU TRACÉ DU CONTOURNEMENT EST DE ROUEN (mise à jour : 30.01.21)

Communication du Comité Citoyen pour la Sauvegarde du Patrimoine et de l’Environnement d’Oissel et des Boucles de la Seine :

Le projet de Contournement Est de Rouen / liaison A28-A13 est au coeur du débat. Les risques socio-économiques et environnementaux sont évoqués, à juste titre, mais il faudrait ajouter la probable disparition d’éléments remarquables du patrimoine normand.

Nous attirons votre attention afin de sauver de la démolition le site du Manoir de la Chapelle Saint-Bonnet, qui fut le siège de la Sergenterie d’Oissel à l’époque féodale.

Ce patrimoine bâti revêt un intérêt incontestable pour la région Normandie. Il est situé dans la commune de Oissel-sur-Seine, à 13 km au sud de Rouen et risque de disparaître d’ici peu si le projet de Contournement Est de Rouen, dans son état actuel, se concrétise.

Vue d’ensemble du Manoir de la Chapelle (surface avec bâti : 8,5 hectares)

Retrouvez plus en détails cette présentation du site, réalisée d’après nos recherches avec nos sources référencées, dans le document PDF « communiqué du 30.01.2021 » en fin d’article.

La Base Mérimée indique que l’ensemble du site de « l’Ancien Manoir de la Chapelle » fait l’objet d’une protection par la législation des Monuments historiques, dans son intégralité pour le Puits monumental.

Cet ensemble est constitué d’une chapelle d’allure romane datant du XVIe s. dont l’emplacement pourrait être celui d’une structure plus ancienne datant de la création du fief de la Sergenterie d’Oissel au XIIIe s., d’un colombier du XVIIe s., de deux tours du XVIe s. ainsi que d’un portail en pierre de taille muni d’une porte cochère de la même époque, semblables à des fortifications.

Le puits monumental du XVIe s. occupait l’axe opposé de la demeure et faisait partie d’un jardin de type renaissance. Son architecture est attribuée à Jacques Ier Androuet de Cerceau.

Extrait carte © Demeures nobles en Normandie, chapitre 8, p50
A : cour / B : basse-cour / C : jardin avec au fond le puits couvert en pyramide

Xavier Pagazani, chercheur et docteur en histoire de l’art, nous apprend également dans son ouvrage Demeures nobles en Normandie :

« On signalera enfin la grotte du manoir de La Chapelle qui s’ouvrait sur une cour, sans doute aménagée en parterres de gazon. Elle se signale, à l’extérieur, par un mur animé de moellons de silex laissés bruts, imitant des concrétions, et par des arcades à bossage piqueté. D’origine italienne, à la mode en France à partir des années 1540-1550… »

« Près de 72% des manoirs étudiés ici ont perdu leur portail d’entrée. » « Les portails se composent soit d’une porte cochère, soit d’une porte cochère flanquée d’une porte piétonne, ce qui est le cas le plus courant (Martainville, Le Bourgtheroulde, Le Hamel, Le Plain- Bosc, La Chapelle. […] Les portails de Martainville, du Bourgtheroulde, du Plain-Bosc et de La Chapelle sont flanqués de tours ou de pavillons. […] Les exemples que je viens de citer sont les seuls conservés de ce type. »

Chapelle romane ou Chapelle Saint-Bonnet

Une décision aberrante quand on se penche un peu sur l’histoire des lieux :

Retrouvez plus en détails cet historique réalisé d’après nos recherches avec nos sources référencées, dans le document PDF « communiqué du 30.01.2021 » en fin d’article.

À travers l’histoire : Guillaume le Conquérant, Saint-Louis…

D’après nos recherches, l’histoire de ce lieu peut être retracée sur près de 1000 ans.

Les premières traces écrites de ce manoir remontent au XIe s. Il s’agissait d’un Manoir Ducal sous le règne de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d’Angleterre, puis Manoir Royal sous le règne d’Henri Ier de Beauclerc, roi d’Angleterre.

Vers 1250, le roi de France Louis IX (Saint-Louis, seul roi canonisé) y créa la Sergenterie d’Oissel en la paroisse de Saint-Martin en la vicomté de Rouen. Elle comprenait, dès son origine, principalement le fief héréditaire (Glèbe) de la forêt du Rouvray, le fief de la Chapelle Saint-Bonnet et d’autres fiefs dit de Haubert. On retrouve plusieurs noms de sergents de la garde du roi ayant hérités de ce fief, notamment Hue Bécourt en 1383 et Jeahan Vauquelin en 1484.

Canonisation de Saint-Louis par Guillaume de Saint-Pathus © BNF

À partir du XXème s., le site fut la propriété de fermiers. Elle a été la propriété d’un certain M. Dupont qui y résida, donnant à ce lieu le nom de « Ferme à Dupont« .

En 1928, le site du Manoir de la Chapelle est devenu la propriété de la Papeterie de la Chapelle. Le nom de « Ferme à Dupont » a persisté après la seconde moitié du XXe s., de même que le nom de Chapelle Saint-Bonnet, qui est à l’origine du nom de la papeterie.

En 1969, la Papeterie de la Chapelle fusionne avec la Papeterie Darblay de Grand-Couronne devenant l’entreprise la Chapelle-Darblay.

Aujourd’hui la papeterie et son site historique sont la propriété de l’entreprise DS Smith Packaging. Le site historique actuel s’étend sur une surface de plus de 8000 m2.

Le site de « La Chapelle », présent sur les cartes historiques dès le XVIIe s.

D’un point de vue géographique, le site est extrêmement bien répertorié, que ce soit sur la carte de l’État-Major de 1860, sur le cadastre napoléonien, sur la carte de Cassini de 1740 ou sur une carte plus ancienne, de 1674.

Carte de l’État-major de 1860 © remonterletemps.ign.fr
Cadastre napoléonien © cadastre.data.gouv.fr
Carte de Cassini de 1740 © cadastres.data.gouv.fr
Carte de 1674 © BNF

Les autorités en charge du projet ont-elles minimisé la protection du site du Manoir de la Chapelle ?

Cet ensemble à l’histoire pluri-centenaire est aujourd’hui condamnée par un projet autoroutier, dit de « Contournement Est de Rouen ».

Extrait de la représentation du tracé retenu, fournie par les porteurs du projet.
Nous y avons ajouté l’emplacement du site du Manoir de la Chapelle

Selon les Engagements de l’État seul le puits serait conservé :

« Le maître d’ouvrage s’assurera pleinement de la préservation du puits du manoir de la Chapelle, monument historique classé, soit en son emplacement actuel, soit éventuellement en le valorisant. »

Il ressort également de ce document que :

« Les emprises du projet seront réduites au maximum pour limiter les impacts directs et indirects sur le bâti remarquable en respectant les prescriptions des documents d’urbanisme. Les emprises éviteront, si possible, les éléments remarquable. »

Cette dite conservation du puits est en réalité illusoire puisqu’il est prévu qu’il soit tout bonnement déplacé. 

Selon l’avis rendu par le Ministère de la culture du 11 janvier 2016 portant sur l’impact du contournement Est de Rouen « sur le puits d’Oissel et ses abords » :

[Le Ministère n’émet pas] « d’opposition à l’expropriation de ce monument historique classé. Cependant comme mentionné dans l’avis que je vous ai transmis le 15 décembre 2015, il me parait souhaitable que ce puits soit conservé dans son contexte. »

Cet avis, déjà fort ambivalent, est interprété dans le rapport d’enquête dont il ressort que le puits devra nécessairement être déplacé car « il a déjà été déplacé dans le passé et n’assure plus la fonction de puits ». Il s’agit là d’un argument peu recevable.

Source : Histoire de l’agglomération Rouennaise – La Rive gauche, Guy Pessiot, 1990

Bien que ce puits ait été déplacé lors d’une opération de réhabilitation du site menée par le propriétaire en 1987, c’est plus tôt, vers 1985 que l’usine s’est étendue, en s’implantant intégralement sur le grand parc dans lequel le puits était disposé. Ainsi la circonstance qu’il ne soit plus « fonctionnel » est sans rapport avec la conservation d’un immeuble classé.

L’avis du Ministère de la Culture précise que :

« De manière générale, il sera nécessaire d’être vigilant sur les aménagements architecturaux et paysagers de la traversée de Oissel qui constitue un secteur sensible de ce projet. »

« qu’il est regrettable que cette variante ne prévoie pas également la conservation de l’édifice en pierre comportant des baies arrondies et une tour mitoyenne seuls vestiges subsistants du manoir du XVIe siècle. »

Le ministère omet de mentionner la chapelle romane qui est encore présente et bien conservée, et mérite également une protection. Cela illustre une méconnaissance et un manque d’implication manifestes des lieux et de leur histoire. L’identité du site rappelons-le, est constituée d’un ensemble immobilier et non d’un seul puits.

Dans le document de mise en compatibilité avec les documents d’urbanisme de la ville d’Oissel, il est pourtant bien rappelé que pour les éléments de patrimoine protégés au titre de la loi paysage (article L. 123-1-5 III 2° du Code de l’Urbanisme) :

« Les éléments de patrimoine bâti protégés au titre de la loi paysage sont soumis aux dispositions suivantes :
– toute démolition, destruction ou suppression de ces éléments est interdite,
– les travaux de réfection ou de restauration de ces éléments sont soumis à autorisation d’urbanisme,
– ces travaux devront être réalisés à l’identique, c’est-à-dire dans les matériaux, mises en œuvre, teintes, etc., d’origine.« 


L’ensemble immobilier fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques et d’un périmètre de protection de ses abords depuis 1946 (périmètre de 500 mètres instauré par la loi du 25 février 1943 figurant désormais à l’article L621-30 du Code du patrimoine)

Représentation du tracé retenu et du périmètre de protection non respecté depuis 1946

Pourtant, l’esprit de la Loi sur la protection des monuments historiques n’a cessé d’être bafoué au profit d’un étalement industriel opéré sur le site, en bordure du site et dans son périmètre de protection, comme l’illustrent les vues aériennes ci-dessous.

© remonterletemps.ign.fr
© remonterletemps.ign.fr
© Google Maps

Contournement Est :
d’autres impacts forts sur Oissel et son secteur 

Des conséquences sur le patrimoine archéologique

Des vestiges archéologiques et des fossiles préhistoriques sont disséminés à proximité du site et le long de la Seine. Une partie de ces vestiges seraient donc voués à l’oubli et recouverts de béton, détériorés et/ou rendu inaccessibles. En l’occurrence des fossiles préhistoriques, de bisons et mammouths pour ne citer qu’eux, mis à jour lors de l’excavation de sable à la construction du ballast au début du XXe s.

Depuis, aucun projet archéologique n’a été mené dans la commune malgré une richesse encore inexplorée.

Proportions : 1,06 m. entre les extrémités des cornes

Les « Iles le long des berges de la Seine » auraient abritées les Camps Vikings lors de leurs raids sur la ville de Rouen au IXe s. Il a été attesté une présence de vikings notamment sur « l’Île Sainte-Catherine » à Oissel, après découverte par René Houdin de quatre squelettes en 1987.

D’ailleurs l’étude d’impact indique un risque direct négatif fort sur le patrimoine archéologique, avec les précisions suivantes :

« Sans mesure préventive, les impacts sur le patrimoine archéologique pourraient par exemple consister :

– en la destruction de vestiges ou de traces attestant du mode d’occupation du territoire, et du type d’organisation des sociétés anciennes (villas gallo- romaines, fragments d’enclos, murailles celtes) ;
– en la destruction de sites, édifices et vestiges touchant aux cultes, croyances et pratiques funéraires ;
– en la destruction d’objets témoignant du savoir-faire artisanal des sociétés disparues. »

Oissel est une commune chargée d’une histoire encore trop peu explorée et ce projet achèvera tout espoir d’exploration du passé.

Représentation du tracé retenu et son emprise © oissel.net

Des conséquences environnementales majeures

Enfin, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur les impacts environnementaux aux abords du site qu’implique le contournement Est.

D’une part, l’impact sur le point captage d’eau dit de la Chapelle, ressource en eau majeure de la Métropole Rouen-Normandie. Selon l’étude d’impact, ce point de captage est menacé par un risque fort de pollution induit par le projet.

D’autre part, le site Natura 2000 que sont les Îles et berges de la Seine en Seine-Maritime qui est une zone spéciale de conservation de 236 ha, dont 19.35% (45.71ha) pour la seule ville de Oissel et sera impactée par le tracé du viaduc entre les Authieux et Oissel.
Il s’agit d’un lieu de passage et de nidation de certains oiseaux migrateurs, en particulier celui de l’Œdicnème Criard.

Il représente aussi presque un tiers des espèces végétales invasives connues en Haute- Normandie et représentées sur ce site protégé.

Pour conclure

Le projet de Contournement Est a pris du retard grâce aux contestations émanant des nombreuses collectivités concernées par les emprises.

Hélas, l’opération a été déclarée d’utilité publique par décret du 14 novembre 2017. Pire, le 19 novembre 2020, le Conseil d’État a rejeté en bloc les recours contre ce décret formés par de nombreux requérants dont 8 communes et 7 associations.

Il ne peut qu’être constaté que l’opération projetée constitue à minima un dévoiement des législations sur la protection des monuments historiques.. 

Nous souhaitons partager ce triste état des lieux avec toute personne sensible à la protection du patrimoine, renforcer l’opposition au projet et sauver le site du Manoir de la Chapelle.


Vous pouvez signer la pétition ici :

https://www.change.org/sauvons-le-manoir-de-la-chapelle-oissel-normandie

Rédacteurs : AD / FD / JL
Pour le Comité citoyen de Sauvegarde
du Patrimoine et de l’Environnement de Oissel et des Boucles de la Seine

Communiqué du 30.01.2021 : Appel à la sauvegarde du site du Manoir de la Chapelle Saint-Bonnet

Sources

Dossier du Ministère / présentation du Contournement Est de Rouen



Revoir le reportage photo de oissel.net réalisé en 2007 :
http://oissel.net/2007/08/lancien-manoir-de-la-chapelle-1