QUEL AVENIR POUR LES BRIQUETERIES D’OISSEL ?

L’annonce de l’implantation prochaine d’une aire de grand passage pour les gens du voyage a permis de remettre au premier plan des colosses délaissés du patrimoine industriel régional : les briqueteries Ruquier et Lebret.

Retour sur cette décision :
Lundi 27 septembre 2021, le conseil de la métropole Rouen Normandie votait en faveur de ce projet. Une décision qui a vite fâché car précipitée et prise sans la concertation des osselien(ne)s ni de leur maire Stéphane BARRÉ fermement opposé à l’idée d’une « aire de 4 hectares ouverte d’avril à octobre aux caravanes en transit (50 à 200 en simultané, trois fois par saison) » et qui invoque, à juste titre, un déséquilibre entre rive droite et rive gauche. Des habitants ont aussi choisi de se mobiliser en créant une pétition, celle-ci compte près de 2 000 signatures.

L’emplacement exact de cette implantation reste flou mais correspondrait à une large zone de terre située à proximité de deux briqueteries centenaires. Il s’agirait alors d’un nouveau coup dur pour le patrimoine et l’environnement d’Oissel, déjà copieusement visés. Pour mémo, sont toujours dans l’actualité : l’ensemble du Manoir de la Chapelle (16e s.), partiellement classé mais pas assez pour éviter le tracé autoroutier dit du « Contournement Est » de Rouen, ou encore, le site du Château Lambert (17e s.), ravagé par un incendie en mai 2021 et qui attend toujours un projet de requalification.

Le projet imposé aujourd’hui semble tout autre. Alors sans omettre de signaler les conséquences environnementales ou géologiques (d’autres s’en chargeront), voici un éclairage sur nos illustres briqueteries. On parle ici d’entreprises qui ont joué un rôle majeur dans la construction puis dans la reconstruction de l’agglo d’après guerre.

La briqueterie Ruquier

La briqueterie Ruquier c’est d’abord une histoire de famille, maçons de pères en fils, qui ont ensuite bâti l’une des entreprises majeures de l’agglo. Voici d’ailleurs comment, il y a peu, le caractère unique du site était relevé :

Hormis son important patrimoine bâti lié au textile, Oissel possède en bordure de la forêt des Essarts les vestiges de l’un des plus importants centres de production de briques de l’agglomération rouennaise. Exploité à partir du 19e siècle, celui-ci présente la particularité de garder les derniers fours complets de la région qui témoignent d’un siècle d’évolution dans les méthodes de cuisson des briques

Collection histoire(s) d’agglo n°38 (p.14, p.20)
Le patrimoine industriel des communes de la rive gauche / M.Croquennec – Agglo Rouen

La briqueterie bâtie en 1913 pour l’entreprise « Ruquier Frères », (fondée en 1885) est équipée d’un four Hoffman à feu continu comportant 17 portes et pouvant cuire 300 000 briques de 10 x 21 cm. Un tour de cuisson nécessitait 21 jours. La fabrication des briques se faisait entre octobre et février pour une production annuelle moyenne de 1,6 tonnes. Le site possède alors des pièces de séchage et des logements ouvriers.

Un four Hoffmann, c’est quoi ?

Le four Hoffmann a été inventé par Mm Hoffmann et Licht en 1858. Il s’agit d’un four circulaire dans lequel le feu se déplace. Comment tout cela fonctionne-t-il ? « Four », « portes », « tour de cuisson »… difficile de se représenter un ensemble. Des vidéos trouvées sur le net nous aident à y voir plus clair (merci à leurs auteurs).

Vidéo © BartheSA

Ce que l’on comprend, c’est que la structure principale d’une briqueterie n’est rien d’autre que son four tout entier. L’animation ci-dessous complète l’explication en reproduisant le fonctionnement d’un four Hoffmann.

Vidéo © Le chronographe

Une entreprise incontournable pour Rouen et son agglomération

Durant les années 1920-1950, la société de travaux publics industriels et particuliers Albert Ruquier s’impose comme l’une des plus importantes et dynamiques entreprises de l’industrie rouennaise du bâtiment. À son palmarès, on relève la construction de plusieurs centaines de logements et de bâtiments publics dans l’agglomération, ainsi que de nombreuses installations pour l’industrie et la compagnie des chemins de fer de l’État. De par l’importance et la qualité du travail accompli, la maison Ruquier a largement contribué à façonner, entre les deux guerres, le paysage urbain de l’agglomération tout en appliquant à ses contributions un style à nul autre pareil.

Bulletin des amis des monuments rouennais – oct. 2019 – sept. 2020 (p.61)
/ M.Croquennec

Parmi ces nombreuses contributions réalisées avec les architectes de toute l’agglo dont R.Billiez, G. Peulevey ou A. Dieutre, citons :
– À Sotteville-lès-Rouen : L’hospice civil, le groupe scolaire Jean Jaurès, la filature Bertel, les cités du Toit familial, le cinéma Jean Jaurès, des postes d’aiguillage…
– À Saint-Étienne-du-Rouvray : l’agrandissement de l’école Jules Ferry, les forges des ateliers de Quatre-mares, les ateliers et logements de la Cotonnière, la cité des Familles, des logements pour le Foyer stéphanais…
– À Petit-Quevilly : l’hôpital Saint-Julien, des logements pour le Foyer quevillais…
– À Oissel : Les forges et ateliers Commentry-Oissel, l’usine chimique Khulmann, la cotonière (ex orgachim), la filature Dantan (actuelle école de musique et cercle de loisirs), des maisons individuelles, des postes d’aiguillage…

Entre les deux guerres, la briqueterie, en vraie mère nourricière, possède des chiffres à faire tourner la tête :

Dans la longue liste des travaux réalisés par l’entreprise Ruquier durant l’entre-deux-guerres, on peut noter la construction de 3 hospices, 9 groupes scolaires, 25 viaducs et ouvrages d’art, 16 000 mètres d’égout, 200 villas, 1 500 maisons d’habitation, 5 usines textiles, 25 bâtiments industriels, 1 caserne, 2 abattoirs municipaux, 1 bureau de poste, des maisons de commerce, des colonies de vacances…

Bulletin des amis des monuments rouennais – oct. 2019 – sept. 2020 (p.64)
/ M.Croquennec

La brique jaune comme signature

La production de la briqueterie Ruquier est reconnaissable par ses briques jaunes (même si elle produisait aussi de la brique rouge), une teinte due au gisement d’argile qu’elle dispose. Un petit tour en ville suffit à constater son omniprésence, en mélange avec la brique rouge ou seule. De Oissel jusqu’à Rouen, si vous croisez une réalisation en briques de cette couleur, vous avez 99% de chance qu’elles en soient issues.

Si l’entreprise comptait jusqu’à 450 salariés jusqu’en 1939, ils n’étaient plus que 136 après le 2e conflit mondial pour répondre à une activité réduite par le manque de charbon, de bois et d’outils. L’utilisation du béton, l’arrivée de nouvelles techniques mais aussi, une succession mal assurée, amèneront la briqueterie et ses 5 employés à cesser leur activité en 1965.

La briqueterie de nos jours : une bête endormie ensevelie

Suite à la cessation de son activité de briqueterie, le site entier va servir de décharge à ciel ouvert pour tous types de matériaux. Ainsi, si sa grande cheminée jaune domine toujours la plaine après 56 ans de repos forcé, une grande partie de l’accès au four – sa face nord dirons nous – a été ensevelie sous les couches compactées des dépôts ce qui n’a fait qu’augmenter de manière exponentielle la pollution déjà importante du sol de cet ancien site industriel.

En 2012 : côté décharge, on arrive encore à distinguer le haut de la briqueterie Ruquier.

Photos prises entre 2007 et 2012

Les briqueteries Lebret

Si l’activité de la briqueterie Ruquier a été dominante, nous savons finalement peu de choses de celle de ses voisines : les briqueteries Lebret.

La briqueterie de Gustave Albert Lebret est construite en 1913 (architecte Bourienne), la même année que celle de Ruquier mais à l’inverse de celle-ci, l’ensemble est aujourd’hui parfaitement visible et dans un état exceptionnel. Elle possède également un four Hoffman à feu continu qui comprend 20 portes et une cheminée.

Elle a été édifiée à proximité de la première briqueterie de la famille Lebret, construite en 1891 pour Alexandre Lebret. Celle structure plus ancienne et plus petite est équipée d’un four flamand construit sur plan circulaire, en brique cerclé de fer et toit bombé.

Les cheminées des briqueteries Lebret : à gauche celle de 1913, à droite celle de 1891.

Élément notable : la partie supérieure de la briqueterie de 1913 a conservé sa charpente et un revêtement en tuiles. Visibles aussi, les orifices percés dans la voute du four qui servaient à introduire le charbon en poudre au milieu des briques à cuire.

Des vestiges de logements ouvriers sont présents sur le site qui a continué de produire jusque dans les années 1960.

Source : base Mérimée

Alors, quel avenir pour les briqueteries d’Oissel ?

La mobilisation des élus et de la population contre l’implantation de l’aire de grand passage aura peut-être prochainement gain de cause. C’est du moins à espérer même s’il ne faut pas être dupe et avoir conscience que la zone des briqueteries est depuis longtemps inscrite sur les tablettes des porteurs de projets de la Métropole ou de la Municipalité. Au début des années 2000, l’aménagement du « Parc de la Briqueterie », une zone d’activités de 50 hectares comprenant un espace commercial et des entreprises, a bien failli voir le jour. Dans sa présentation, l’agglo (ancien nom de la Métropole) soulignait l’importance historique des briqueteries et envisageait leur restauration :

Des études sont menées afin de préserver l’histoire du lieu. La restauration de plusieurs briqueteries situées au centre du parc lui donneront son identité. (…) Les briqueteries de Oissel constituent les rares vestiges encore conservés en Normandie de cette activité majeure de la révolution industrielle (…) La qualité et l’originalité de ces constructions méritent particulièrement d’être mises en valeur.

Le parc de la briqueterie
Pôle Développement Économique de l’Agglo de Rouen

Verrons-nous un jour un vrai projet de restauration pour ces géants de notre histoire ? Ou les briqueteries s’ajouteront-elles à la longue liste des éléments voués à disparaitre à Oissel ? Il faudra peut-être s’en remettre à une volonté divine… Et pour ça, il y a heureusement le vieux calvaire tout proche 😉